Il y a des livres qu’on ouvre tranquillement, avec l’idée de lire quelques pages avant de passer à autre chose. Et puis il y a Un monstre dans mon lit d’Axelle ADIHO. Celui-là, mieux vaut l’ouvrir en ayant attaché sa ceinture. Parce qu’en 111 pages, l’autrice nous promène entre accident, violences conjugales, vengeance, viol, trahison, infidélité, jalousie, religion et… diarrhée. Oui, même la diarrhée a droit à son trajet à haut risque ! Publié en mai 2026 chez IdS éditions, dans la collection Évasion, et préfacé par Jennifer KUAKUVI, ce recueil de nouvelles porte finalement assez mal son nom. Le monstre n’est pas toujours dans le lit. Il est parfois dans la rue, dans la famille, dans le couple, au bureau, dans les non-dits… et parfois même dans nos propres comportements. 

Charognards : quand la mort devient contenu numérique 

Le recueil commence avec « Charognards », une nouvelle qui frappe immédiatement là où ça fait mal : notre rapport aux images de drames diffusées sur les réseaux sociaux. Un accident survient au carrefour « Trois banques ». Les images circulent. On filme, on partage, on commente. Le drame d’une famille devient presque un spectacle collectif. 

Et c’est là qu’Axelle Adiho place son premier coup de griffe. Elle parle de « ceux qui, au lieu de respecter la dignité humaine, la piétinent » (p. 17). 

Le lecteur n’observe pas simplement la scène : il y est embarqué. Il devient presque celui à qui l’on raconte l’histoire, celui qui regarde, celui qui pourrait partager. Puis arrive la mère. Elle aussi a vu la vidéo. Et derrière l’accident, il y a un fils perdu, un frère disparu, une famille brisée. 

« S’il est vrai que tu as perdu ton frère, ta mère, elle, vient de perdre son fils : le fruit de ses entrailles » (p. 19). 

Difficile de scroller tranquillement après ça.

Géole : derrière les beaux mariages, les bleus

Avec « Géole », changement d’ambiance. Ici, les murs d’une maison deviennent une prison. Ayélé et Kodjo sont mariés depuis sept ans. De l’extérieur, probablement un couple comme tant d’autres. Mais derrière les portes fermées, les coups remplacent les mots. 

Le plus troublant est peut-être le regard des autres. Adjoua, la voisine, entend, observe et s’interroge. Mais comme souvent, la violence conjugale reste enfermée derrière les apparences. 

« Comment leur couple en était-il arrivé là ? Comment leur amour avait-il laissé place à cette vague de violence ? » (p. 26). 

Le récit démonte également une autre illusion : celle des mariages parfaits affichés par certaines femmes alors que chacune cache ses propres blessures. 

« Hélas, les mariages de ses sœurs n’avaient rien de merveilleux ; chacune d’elles avait épousé son lot de problèmes qu’elle dissimulait sous de belles apparences… » (p. 31). 

Combien de couples « modèles » des réseaux sociaux mériteraient en réalité une enquête policière derrière le filtre Instagram ?  

Mais Géole ne se contente pas de montrer une victime. La nouvelle installe progressivement une mécanique beaucoup plus complexe, où la violence, la frustration, la culpabilité et le silence finissent par se mélanger. 

Barbecue : quand la vengeance se mange… très chaudement 

Avec « Barbecue », Axelle Adiho nous invite à une drôle de cuisine. Sauf qu’ici, la recette contient beaucoup de vengeance et très peu de persil. Akossiwa traque un homme depuis des mois. Elle connaît ses habitudes, ses trajets, ses horaires. Elle l’observe comme une détective. 

Mais pourquoi ? 

La réponse se trouve dans une histoire de violence, de mort et de vengeance impliquant sa sœur jumelle Akofa. 

Akossiwa ne cherche pas seulement à tuer. Elle veut comprendre. Elle veut savoir pourquoi cet homme a commis l’irréparable. 

Puis la vengeance arrive.

Et avec elle, cette phrase glaçante : elle avait « une belle brochette de personnes à rôtir » (p. 45).

On comprend alors que le barbecue du titre n’a absolument rien à voir avec les grillades du dimanche. 

À huis clos : quand le monstre connaît déjà la maison

C’est probablement l’une des nouvelles les plus difficiles du recueil. 

Akuélé est mariée. Elle travaille. Elle vit avec son mari. Elle évolue dans un environnement où certaines personnes la connaissent et l’apprécient.

Et pourtant, un soir, elle est victime d’un viol.

Le plus terrible n’est pas seulement l’acte. C’est la difficulté à parler, à être crue, à affronter le regard des autres.

« Comment ferais-je pour lui cacher ce qui s’était passé ? […] Qui pourrait bien croire qu’il m’avait violée ? » (p. 56).

Car l’agresseur n’est pas le monstre que tout le monde imagine. Il est sociable, affable, apprécié. 

Et c’est précisément ce qui rend la nouvelle si dérangeante. 

Avec l’aide d’Abla et d’une avocate spécialisée dans la défense des victimes de viol, Akuélé entrevoit une possibilité de sortir du silence. 

Mais le récit réserve encore une révélation particulièrement brutale. 

Au prix du sang : quand la famille devient le tribunal

Ici, Axelle Adiho s’attaque au fameux « on lave le linge sale en famille ». 

Sauf qu’à force de vouloir protéger la famille, certains finissent par salir encore davantage le linge.

Essénam découvre que sa fille de huit ans a été victime d’un crime. Et lorsque la vérité menace de toucher sa propre famille, les intérêts, les ambitions et les calculs politiques entrent dans la danse.

Le récit pose alors une question terrible : jusqu’où peut-on aller pour protéger les siens ?

Et surtout : peut-on sacrifier un innocent pour sauver une réputation, une carrière ou un poste ?

La nouvelle montre une famille où les liens du sang ne garantissent malheureusement pas la justice.

Sur le fil : l’infidélité avec option acrobatique

Avec « Sur le fil », on change légèrement de registre.

Dédé vit avec Sevï. Elle a beaucoup sacrifié pour son couple. Beaucoup trop peut-être.

Car derrière les promesses de fidélité, quelque chose cloche.

« Tant de sacrifices consentis pour donner à notre couple des chances de tenir… » (p. 77).

Puis tombe la vérité :

« Je partageais mon mari avec d’autres femmes. » (p. 77).

Et Axelle Adiho nous sert cette petite phrase qui mérite d’être encadrée :

« Un homme fidèle, c’est celui qui peut bien gérer son infidélité. » (p. 78).

Quelques secondes de silence pour cette définition qui pourrait faire tousser quelques lecteurs. 

La nouvelle joue ensuite avec les apparences, les soupçons et les situations ambiguës. Car parfois, le simple fait d’être avec quelqu’un ne signifie pas nécessairement qu’il s’est passé quelque chose.

Et parfois, justement, il s’est passé beaucoup de choses.

Hounsoukouè-Plage : l’amour avec option jalousie

À Hounsoukouè-Plage, Kokoè raconte ses histoires d’amour. Et visiblement, Cupidon avait décidé de travailler sans contrat à durée déterminée.

Elle rencontre plusieurs hommes, chacun apportant son lot de promesses, de complications et de blessures.

Avec Kuassi, la jalousie prend rapidement toute la place.

« Ne pas être jaloux, c’est ne pas t’aimer. » (p. 94).

Une phrase qui semble romantique jusqu’à ce que la jalousie devienne une volonté de possession.

« L’unique désir de Kuassi était de me posséder : faire de moi sa “chose”, me garder sous son emprise » (p. 95).

La violence finit par exploser.

Puis vient Inoussa et la question religieuse, avant que Cokou ne fasse son entrée. Avec lui, Kokoè pense peut-être avoir enfin trouvé le jackpot.

Mais en amour, Axelle Adiho semble nous prévenir : méfiez-vous des jackpots. Certains tickets sont gagnants seulement sur le papier.

Et lorsque la dernière histoire commence, une question demeure : est-ce enfin la bonne ?

Trajet à haut risque : même l’intestin a son mot à dire

Après autant de drames, il fallait bien qu’Axelle Adiho nous offre une pause digestive.

Direction : Gogotikpon – Agla.

Objectif : atteindre les toilettes.

Obstacle : une diarrhée qui décide de transformer un simple déplacement en véritable mission commando.

« Trajet à haut risque » ferme ainsi la série sur une note beaucoup plus légère.

Et finalement, ce n’est peut-être pas plus mal.

Car Un monstre dans mon lit est un recueil qui ne cherche pas à nous ménager. Les monstres d’Axelle Adiho sont rarement ceux que l’on imagine. Ils prennent divers visage parfois…

Ce qui frappe surtout, c’est la diversité des situations et la manière dont l’autrice explore les zones grises de nos sociétés : celles où la victime hésite à parler, où l’entourage préfère fermer les yeux, où la famille protège parfois le coupable et où les apparences deviennent une seconde prison. 

Et puis, entre deux drames, Axelle Adiho sait glisser une pointe d’ironie, quelques situations surprenantes et suffisamment de rebondissements pour empêcher le lecteur de poser définitivement le livre. Un monstre dans mon lit, c’est donc 111 pages où l’on rit parfois, où l’on serre les dents souvent, où l’on s’interroge beaucoup. 

Et surtout, où l’on finit par se demander : dans nos vies ordinaires, combien de monstres avons-nous déjà croisés sans les reconnaître ? 

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