La littérature de tradition orale continue d’occuper une place essentielle dans le patrimoine culturel africain. Bien avant que les écoles ne transmettent les savoirs, les contes formaient les consciences, éduquaient les enfants, régulaient les rapports sociaux et expliquaient le monde. Avec Les Contes de Madrenvidé, publié en juillet 2025 aux Éditions Savanes du Continent, Destin Mahulolo Akpo s’inscrit pleinement dans cette tradition tout en lui donnant une nouvelle vitalité. En treize (13) récits répartis sur 149 pages, l’auteur construit un univers cohérent où le merveilleux, la sagesse populaire et les valeurs humaines dialoguent sans cesse.
Madrenvidé n’est pas un simple village imaginaire. C’est un espace symbolique où cohabitent hommes, animaux, génies, divinités et forces invisibles. Les frontières entre le réel et le surnaturel disparaissent pour laisser place à une cosmogonie inspirée des traditions africaines. Les objets parlent, les animaux raisonnent comme des hommes, les génies interviennent dans les affaires humaines et chaque événement trouve son origine dans une leçon morale.
Le premier conte, Kpatagnon et Aklassou, le roi sorcier, donne immédiatement le ton de l’ouvrage. À travers cette jeune fille née muette, élevée avec pour seule compagne une boule d’akassa nommée Milawoè, Destin Akpo célèbre l’amitié, la fidélité et la gratitude. Lorsque Kpatagnon doit choisir entre retrouver la parole et sacrifier celle qui fut toute sa vie sa seule amie, le lecteur découvre qu’il existe des valeurs plus précieuses que le bonheur personnel. La célèbre formule qui clôt le récit — « Un ami, c’est l’ombre de Dieu collée aux pieds de l’homme » — résume à elle seule toute la philosophie de ce conte.
Avec Vidjanagni, l’orpheline et sa belle-mère, l’auteur revisite un thème universel : celui de l’enfant maltraité. Mais loin de se limiter à une opposition classique entre le bien et le mal, le récit montre que l’humilité, la patience et la bonté finissent toujours par produire leurs fruits. Le voyage initiatique de Vidjanagni, ponctué de rencontres mystérieuses et d’épreuves surnaturelles, devient une parabole sur la récompense de la vertu. En contrepoint, la jalousie de Zozonon rappelle que vouloir imiter la réussite d’autrui sans en partager les qualités conduit souvent à sa propre perte.
La même idée irrigue Le Salaire de la jalousie, où deux coépouses incarnent deux manières d’habiter le monde. Vignonivi, pourtant favorisée par la beauté, se laisse consumer par l’envie, tandis que Dokponoussi gagne naturellement l’affection de tous grâce à sa générosité et à son savoir-faire. À travers une enquête villageoise presque policière, l’auteur montre que la vérité finit toujours par se révéler, même lorsque l’on croit avoir parfaitement dissimulé ses intentions.
Les récits animaliers occupent également une place importante dans le recueil. Pourquoi il y a tant d’araignées dans les murs lézardés met en scène une société animale confrontée à la famine, où la confiance et la trahison prennent des formes profondément humaines. Derrière cette explication imaginaire de l’habitat de l’araignée se cache une réflexion sur les conséquences du mal que l’on projette contre autrui.
Dans Tagodogodo et l’œuf sacré, Destin Akpo rappelle que certaines limites ne doivent jamais être franchies. La curiosité et l’ambition du meilleur chasseur du village l’amènent à défier un symbole sacré transmis de génération en génération. Ce conte interroge le rapport entre l’homme, la nature et le sacré. Il rappelle que tout ne peut être soumis à la volonté humaine et que certaines traditions portent une sagesse qu’il convient de respecter.
L’un des récits les plus touchants demeure La femme du lépreux. Dénagnon, rejeté à cause de son apparence, découvre l’amour là où personne ne l’attendait. Le conte déconstruit progressivement les préjugés physiques pour rappeler que la véritable noblesse réside dans le cœur. L’auteur invite ainsi le lecteur à dépasser les apparences et à reconnaître la dignité de chaque être humain.
Avec Les deux coépouses, Destin Akpo explore les ravages des rivalités domestiques. Les querelles alimentées par les commérages, les surnoms humiliants et les chants satiriques montrent comment la parole peut devenir une arme destructrice lorsqu’elle est utilisée pour blesser plutôt que pour construire.
Le huitième conte, Aglanvi et Akpavi, le petit poisson, s’adresse particulièrement aux plus jeunes lecteurs. Derrière cette histoire d’amitié entre un petit poisson et un crabe se cache une réflexion sur l’obéissance, la prudence et les dangers de la désobéissance. L’envie de découvrir « Xixénou », le monde extérieur, conduit les deux amis à sous-estimer les dangers qui les entourent. Ici encore, la morale ne tombe jamais dans le moralisme ; elle naît naturellement des conséquences des actes des personnages.
L’auteur poursuit cette entreprise d’explication symbolique avec Pourquoi le serpent rampe. Inspiré des grands récits fondateurs, ce conte imagine les circonstances qui auraient conduit le serpent à perdre ses membres. Destin Akpo y aborde avec délicatesse des sujets sensibles tels que les interdits, la responsabilité individuelle et les conséquences irréversibles de certaines fautes.
Dans Pourquoi la musaraigne a un museau pointu et sent mauvais, l’écrivain célèbre les vertus de la solidarité communautaire. En refusant de participer aux devoirs collectifs, la musaraigne découvre trop tard que l’individualisme possède un coût humain considérable. Ce récit rappelle avec force que les sociétés africaines se sont construites autour de l’entraide et du vivre-ensemble.
L’humour n’est pas absent du recueil. Adugada et ses misères introduit une héroïne dont la laideur, décrite avec une exagération propre au conte, provoque autant le sourire que la compassion. Pourtant, derrière les situations cocasses, l’auteur interroge une nouvelle fois les critères de beauté, les humiliations sociales et la capacité de chacun à reconstruire sa vie malgré les épreuves.
L’avant-dernier récit, Edjona, l’orphelin et Wéziza, l’aveugle, est probablement l’un des plus riches sur le plan symbolique. Deux êtres que tout semble condamner — un orphelin et une aveugle — deviennent finalement les piliers de leur communauté. Le conte délivre un message profondément humaniste : chacun possède une mission particulière dans l’équilibre du monde, quelles que soient ses fragilités.
Enfin, Pourquoi le crabe a sa tête collée au flanc clôt le recueil sur une nouvelle leçon de sagesse. À travers un crabe excessivement curieux et obstiné, Destin Akpo rappelle que le courage ne consiste pas à se mêler de tout ni à vouloir expérimenter l’inexpérimentable. Certaines limites existent pour protéger l’homme de lui-même.
Au-delà de la diversité des intrigues, Les Contes de Madrenvidé impressionnent par leur remarquable unité. Tous les récits reposent sur une même architecture : une situation initiale, une transgression ou une épreuve, une intervention du merveilleux, puis une résolution qui éclaire une vérité universelle. Cette construction, héritée de la tradition orale, facilite la transmission des valeurs tout en maintenant un réel plaisir de lecture.
Le style de Destin Mahulolo Akpo contribue largement à cette réussite. Son écriture demeure simple, fluide et imagée, tout en laissant une large place aux expressions populaires, aux proverbes et aux sentences qui concluent presque chaque conte. L’auteur ne moralise jamais directement ; il laisse les événements parler d’eux-mêmes avant d’offrir au lecteur une maxime qui résonne comme un héritage de la sagesse africaine.
Le recueil se distingue également par la richesse de son imaginaire. Les génies des eaux, les animaux parlants, les métamorphoses, les arbres sacrés, les marigots, les objets animés et les interventions divines composent un univers foisonnant où chaque élément de la nature participe à l’équilibre du monde. Cette dimension merveilleuse n’est jamais gratuite : elle sert toujours une réflexion sur la justice, la solidarité, le respect des anciens, la fidélité, la prudence, l’humilité ou encore la responsabilité individuelle.
En définitive, Les Contes de Madrenvidé ne constituent pas seulement un recueil destiné aux enfants. Ils s’adressent à tous ceux qui souhaitent retrouver la profondeur éducative du conte africain. Derrière chaque histoire se cache une interrogation sur notre manière de vivre ensemble, d’aimer, de juger, de transmettre et de construire la société.
Avec ce premier recueil, Destin Mahulolo Akpo rappelle que les contes demeurent l’une des plus belles écoles de l’existence. En redonnant vie à un univers où chaque parole possède un poids, où chaque geste entraîne une conséquence et où chaque personnage porte une part de vérité, il offre une œuvre qui prolonge la mémoire des anciens tout en parlant avec justesse aux lecteurs d’aujourd’hui.
